Faire vivre et grandir l'esprit de fraternité du 11 janvier

Interpellés et  touchés par l’immense vague de solidarité humaine incarnée par les marches silencieuses du 11 janvier 2015 nous, citoyens en France en Europe et dans le monde,  refusons de voir cet élan  se perdre et nous engageons mutuellement  à entretenir cette flamme pour permettre que partout l’esprit de fraternité, de convivialité et de vivre-ensemble l’emporte sur les forces de la haine et de la destruction.

Pour exprimer notre soutien aux valeurs de liberté, d’ouverture et de dialogue dans le respect de la dignité humaine, nous invitons toutes celles et tous  ceux qui les partagent, à célébrer et à faire revivre cette vague de solidarité tous les 11 du mois. Cela peut se faire en se réunissant dans des lieux symboliques, sur des places publiques, en créant des espaces de dialogue, en particulier  avec celles et ceux qui ne se sont pas forcément sentis concernés par ces manifestations. Ou encore en manifestant ce jour là l’esprit de la fraternité par un geste symbolique (bougies, rubans, crayons  etc. )

Vous pouvez rejoindre ce mouvement en signant de votre nom, en partageant ces engagements, et en les faisant connaitre largement parmi vos amis, à travers tous vos réseaux sociaux, afin que ce mouvement incarnant l’esprit de fraternité puisse croître et se renforcer chaque mois davantage. Nous vous donnons rendez-vous le 11 février 2015 et tous les 11 des mois suivants, en particulier le samedi 11 avril, afin de faire du 11, date souvent sinistre du coté des logiques meurtrières ( coup d’état contre Allende, attentats aux États Unis et en Espagne ) une date symbolique des forces de  vie, de convivialité et de démocratie !

Texte de Patrick Viveret 19 mars 2015 suite aux attentats en Tunisie

A menace globale il faut une riposte globale déclare un responsable tunisien après les attentats de  Tunis venant après ceux de  Paris, de  Copenhague, de  Tunis…Certes mais encore faut il ne pas se tromper de menace si l’on ne veut pas que la riposte soit inadaptée ou pire contre-productive. Car  si à l’évidence nous sommes en présence d’un conflit mondial qui peut toucher n’importe quel pays à n’importe quel moment, qui concerne tout autant l’échelle planétaire que l’échelle locale de nos cités il y a deux approches radicalement différentes de l’analyse et de la stratégie à mettre en œuvre. La première est celle de la guerre de civilisation théorisée il y a quelques années par le penseur conservateur américain Samuel Huntington. C’est celle qui a conduit le gouvernement Bush à réagir par la guerre, le mensonge , la torture, et la restriction massive des droits à travers le Patriot Act. Cette logique, si elle s’imposait aujourd’hui en Europe, nous mènerait droit vers des régressions comparables ou même pires et pourrait devenir source de guerre civile ce qui signerait d’ailleurs la victoire de la logique terroriste dont c’est l’objectif à terme. L’autre voie c’est au contraire celle qu’avait indiqué le premier ministre norvégien après l’attentat meurtrier d’un fanatique d’extrême droite dans l’ile d’Utoya en juillet 2011 : » j’ai un message pour celui qui nous ont attaqué et pour ceux qui sont derrière tout çà : vous ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour rendre le monde meilleur»…»Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, d’ouverture et de tolérance»…

Cette seconde voie c’est celle de la logique de vie, du dialogue de civilisation, du refus de confondre violence et conflit.

C’est celle de la Liberté face aux régressions sécuritaires, de l’égalité face à l’explosion des inégalités et bien sûr de la  fraternité,  cette grande oubliée de la République, face aux fanatismes et aux racismes de toute nature.

Tel est l’enjeu de ce conflit mondial qui n’est pas pour autant une guerre mondiale car son objet est précisément, dans un travail sur la paix, de substituer la logique du conflit entre adversaires à celle de la violence  entre ennemis.

Simple nuance de vocabulaire dira t-on  ? Pas le moins du  monde. La logique de la violence entre ennemis c’est celle de l’éradication. L’Autre, est identifié substantiellement comme extérieur au genre humain. Il est le Mal incarné, le Barbare, le Terroriste. Le détruire, l’éradiquer,  c’est alors une opération de purification, purification ethnique comme le disaient les milices serbes contre les bosniaques , de  « nettoyage » comme le  disait l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Remarquons que cette posture est   parfaitement symétrique, interchangeable. Aux yeux de Ben Laden hier, de Daesh aujourd’hui, c’est l’Occident qui fait figure d’axe du mal. Cette absolutisation autorise à utiliser tous les moyens, en particulier celui de l’élimination physique.

La logique du conflit est toute autre. Il y a des actes barbares, il n’y a pas de Barbares. La barbarie est  un dérapage dans l’inhumanité qui menace tout individu, tout groupe humain. C’est une aliénation, une altération d’humanité  qui n’est pas réservée à certains. L’Europe a payé le prix lourd  pour comprendre que la barbarie  pouvait naître au coeur de grandes civilisations. La patrie de Kant et de Beethoven pouvait aussi enfanter le nazisme. La patrie de Dante pouvait enfanter le fascisme, celle des droits de l’homme le colonialisme, celle de Cervantès le franquisme, celle de l’habeas corpus l’impérialisme, celle de la libération du tsarisme, la terreur stalinienne, celle de la statue de la liberté organiser un système international de torture.. La liste est infinie.  Le fait  d› avoir été victime ne constitue en rien une garantie de ne pas devenir soi même bourreau. L’holocauste dont ont été victimes les juifs ne justifie pas la politique d’apartheid du gouvernement israélien. Et le drame que vivent les palestiniens ne justifie pas plus les actes meurtriers qui sont commis régulièrement contre des juifs. 

Dès lors que l’on a compris cela on comprend que la barbarie n’est pas du côté de la diabolisation  de  l’altérité  mais de l’absolutisation de l’identité.  Nous retrouvons alors ce que ne cessent de nous dire depuis des millénaires les traditions de sagesse : La barbarie est intérieure et non extérieure. Elle n’est pas étrangère à l’humanité, elle en constitue la face sombre, celle de sa propre inhumanité. S’il y a un djihad, une guerre sainte, c’est en réalité un conflit intérieur, un travail sur soi individuel et collectif contre cette barbarie intérieure. Et c’est là que nous saisissons l’enjeu de la fraternité. Car le frater étymologiquement c’est le genre humain.Et l’esprit de fraternité dont parle la déclaration universelle des droits humains nous pouvons le définir comme le travail sur lui même que doit faire « le peuple de la terre », notre fragile famille humaine pour apprendre à s’humaniser pour apprendre à mieux s’aimer. Faute de ce mouvement vers une qualité supérieure d’humanité et de fraternité nous risquons comme le notait Martin Luther King dans une phrase célèbre de « périr comme des idiots » ! Il y a en effet un lien étroit entre la brutalité et la bêtise comme le signale la fameuse expression : « bête et méchant ». Et il y a au contraire un lien étroit entre l’intelligence et l’esprit de fraternité n’en déplaise aux cyniques qui hurlent aux « bisounours » dès que l’on évoque ce lien. Car l’intelligence se nourrit de l’interdépendance, du lien, donc de l’écoute de la différence et de la divergence dès lors que celle ci ne dérape pas en violence.
Oui, il est temps de revisiter les valeurs-forces de vie qu’exprime la tension dynamique entre liberté, égalité et fraternité à condition de redonner toute sa force à la dernière, de cesser d’en faire non la cerise sur le gâteau mais la cerise dans le gâteau, non un simple supplément d’âme mais l’anima, le souffle même qui permettait de revisiter les deux autres valeurs clefs et même les trois autres si l’on y ajoute la Laïcité.