Cr. 01 juin 2014

Anne Marie Codur (Boston), Catherine André (Paris), Geneviève Ancel et Simone Kunegel (Lyon) et en cameo, Siddhartha, Patrick Viveret et Jean-Jacques Ancel

Compte-rendu téléréunion
Réseau international des dialogues en humanité
2 juin 2014

NB : Lire en PJ les importantes communications de Patrick : Co-construire le mouvement convivialiste et Tribune Europe pour Le Monde

Après une brève apparition de Patrick, Siddharta et Jean-Jacques, nous nous sommes involontairement retrouvées entre femmes pour une discussion féconde sur des thèmes d’actualité et d’autres plus généraux qui nous tiennent à cœur, en particulier la nécessité de retisser le lien entre générations pour favoriser l’engagement citoyen des 30-55/60 ans. 

Actualité : élections européennes

Comment ne pas évoquer le sujet brûlant des élections européennes, qui ont vu une alarmante montée des partis d’extrême-droite racistes, singulièrement en France où le Front National gagne 24 de nos 74 sièges au Parlement Européen ? Ces élections sont un échec cuisant pour la démocratie représentative en France. L’extrême-droite est certes virulente en Belgique, au Pays-Bas, en Hongrie, au Danemark, en Autriche, mais la France reste la triste championne de cette tendance. Même le leader du parti populiste UKIP au Royaume Uni a tenu à se distancer du FN et de son credo xénophobe.

Cependant, il est rassurant de constater que si en Grèce Aube Dorée sévit tragiquement, les partis communistes et Syriza remportent néanmoins plus d’un tiers des sièges et que l’extrême-droite reste marginale dans la plupart des pays d’Europe, dont l’Espagne et le Portugal, qui ont, comme la Grèce, souffert sous le joug de dictatures militaires.

Sur le registre inquiétant, on constate aussi la victoire récente des fondamentalistes hindous du BJP en Inde, alors que le Aam Admi party, celui des ‘gens ordinaires’ était porteur de beaucoup d’espoirs (cf. interventions de Siddhartha lors des précédentes réunions)

Patrick, en visite-éclair (cf communications en PJ), après avoir noté la montée de deux fondamentalismes, le religieux et l’identitaire - auxquels se rajoute le ‘fondamentalisme marchand’ - tempère heureusement notre pessimisme. Le premier parti en France est en réalité celui des abstentionnistes et le Front National représente en réalité environ 10% des électeurs inscrits, marquant ainsi un recul.  Il ne faut pas survaloriser son succès ; en l’analysant plus finement, on constate que la faction la plus dangereuse est minoritaire. La majorité de son électorat est constituée de membres de la classe ouvrière révoltés par la corruption qui sévit parmi les politiques et désenchantés par une gauche qui n’est pas à la hauteur de sa tâche et ne lui offre plus aucune protection.   

Face à la rupture, retissons le lien citoyen et intergénérationnel

A la lumière de cette actualité, il est plus urgent que jamais de remobiliser les forces de progrès sur un imaginaire commun et promouvoir une véritable formation politique des jeunes afin d’encourager leur participation active à la construction d’une société plus inclusive. L’engagement citoyen des 30-55 ans apparaît comme assez faible, mais notre détermination à remédier à une certaine indifférence et au caractère ténu du lien intergénérationnel est grande. Et si l’état des lieux est assez sombre au demeurant, il y a néanmoins beaucoup de raisons d’espérer : expériences de dialogue réussies, changements en gestation et projets porteurs d’avenir. 

Etat des lieux : démobilisation, manque de lien et d’idéal…

  • Geneviève constate que beaucoup de jeunes sont engagés, mais qu’une majorité semble vouloir surtout vivre vite : alcool et valorisation du côté superficiel et m’as-tu-vu.
  • Anne Marie note divers exemples de ‘dysfonctionnements’. Israël a ‘viré’ a droite il y longtemps, avec une gauche marginale d’artistes auto-ghettoïsés, mais il suffirait de peu pour que les jeunes offrent un vrai projet de société aux Israéliens.
  • Le mouvement Occupy Wall Street – comme les autres ‘Occupy’ – n’a pas eu l’effet escompté car ses jeunes protagonistes n’ont pas compris qu’il était essentiel d’avoir une stratégie à long terme. De manière prévisible, ils se sont assez rapidement démobilisés faute de résultats tangibles immédiats.
  • La continuité du lien entre les générations semble être brisé, avec une absence des 30-55 ans dans le paysage militant : à Occupy, on trouvait des jeunes, appuyés par des sexagénaires/septuagénaires, vétérans des mouvements des Droits Civiques et d’opposition à la guerre du Vietnam, les derniers révolutionnaires. 
  • Ces seniors étaient pleins de rêves, mais ont parfois aujourd’hui le sentiment d’avoir raté quelque chose en n’ayant pas réussi à transmettre leurs idéaux à leurs enfants.
  • Les 20-50 ans semblent être dans une logique très différente : la nécessité de trouver leur place dans la société en construisant famille et carrière. 
  • Catherine observe que les problèmes sont si complexes et mondialisés que la coupure est inévitable
  • De nombreux facteurs contribuent aux phénomènes de rupture en France :
  • cloisonnement des classes sociales, considérablement renforcé par l’école: les privilégiés étudiant entre eux, il n’y a pas de réelle égalité des chances
  • ‘dépression française’ en grande partie due à la valorisation excessive dans la société et le système éducatif du cerveau gauche au détriment des émotions, or l’engagement émotionnel est aussi important que l’engagement intellectuel
  • concurrence plutôt que coopération
  • dans notre pays farouchement laïc, tabou sur la notion de spiritualité, pourtant source d’inspiration et de convivialité
  • peur et manque de confiance en soi que génère notre modèle éducatif et sociétal coupe le lien à soi et partant le lien à l’autre, d’où manque d’empathie, abandon des jeunes des classes modestes
  • tant de liens brisés font le lit du populisme qu’exploite le FN.

Fortes de leur expérience concrète, Catherine et Anne Marie montrent que d’autres systèmes éducatifs fonctionnent mieux. Les pays du nord, dont la Suède, offrent des modèles bien plus épanouissants et, partant, plus efficaces pour l’ensemble des élèves. Les Etats-Unis, où tous peuvent s’exprimer en fonction de leurs émotions et de leurs convictions, sont un grand laboratoire d’idées. Jean-Jacques, quant à lui, n’est pas convaincu par le modèle américain, les Etats-Unis ne se portant guère mieux que nous.

On note enfin le manque de leaders charismatiques parmi nos hommes politiques. Il ne reste que le Dalai Lama et le pape !

… mais aussi pratiques nouvelles génératrices d’espoir

En face de ce tableau objectivement assez sombre, s’inscrivent heureusement d’innombrables exemples d’initiatives fécondes ici et ailleurs.

Une des plus belles illustrations en est la réussite le mois dernier des premiers Dialogues en humanité de Porto Novo, dont tous sont revenus enthousiasmés.

Alors que le lien entre les aînés ‘sages’ et les jeunes semblait être brisé, on a vu s’instaurer au fil des trois jours une écoute de plus en plus empathique et confiante entre participants ‘de 7 à 77 ans’, tandis que le nombre des jeunes, dont un enfant de 12 ans particulièrement avide d’échanges, croissait exponentiellement. Les Béninois présents, jeunes et vieux, ont exprimé leur vive gratitude pour cette prise de conscience et leur détermination à reproduire ce modèle au sein de leur famille. Catherine note qu’elle a été enchantée autant par la pratique qui a été semée que par son résultat.

De nombreuses autres actions, petites et grandes, éclairent l’horizon et constituent une base pour un renouveau des relations.

  • Tous les jeudis soir au Parc de la Tête d’Or, les pré-Dialogues rassemblent régulièrement une trentaine de participants dont beaucoup de jeunes, certains bien dans leur peau, d’autres moins, et aussi des enfants, autour d’activités telles que le yoga du rire, la sophrologie, le jeu de la monnaie (pour illustrer notre rapport à l’économie). Ces rencontres sont une occasion de faire un pas de côté, de montrer que oui, nous pouvons changer les choses.
  •  Nombreux cafés citoyens, qui permettent de sortir de l’entre-soi
  • Projets dans les quartiers sensibles de l’agglomération lyonnaise : Dialogues de la Duchère ; travail artistique du chorégraphe Azdine Benyoucef avec sa Compagnie Second Souffle, qui a également formé 1 200 jeunes à la danse urbaine au Sénégal;  Karim Mahmoud-Vintam, fondateur des Cités d’Or, récent lauréat du Prix de l’Esprit d’entreprendre pour son travail avec les 16-35 ans ‘sortis des clous scolaires, économiques et sociaux’
  • Exemple de Julie Ancel quand elle était étudiante en médecine : groupes de préparation aux concours strictement basés sur la collaboration et l’entraide.

Anne Marie préconise des Dialogues en humanité à l’Education Nationale! Votre rédactrice ajoute que de nombreux professeurs, heureusement, ont des pratiques novatrices et audacieuses qui permettent à tous les élèves/étudiants de s’épanouir.

Notre engagement 

Le changement est possible. Attachons-nous à :

  • développer une stratégie à long terme en tissant dans la patience l’émancipation de la parole et en favorisant l’adhésion émotionnelle, condition sine qua non de l’engagement
  • sortir de l’entre soi, social, culturel, générationnel
  • accentuer encore la formation et l’engagement des jeunes déjà en œuvre dans le réseau des Dialogues et de ses partenaires : leur donnons la possibilité de prendre la main, comme le font Karim, Azdine, Débora, Geneviève (cf la prise en charge des frais – billets d’avion, etc. - de nombreux jeunes pour Lyon cette année) et tant d’autres
  •  recréer le lien générationnel et définir la mission des plus de 60 ans - que peuvent-ils, que doivent-ils transmettre ? – et transformer le legs spirituel des leaders des grands mouvements des années 50-60 pour combattre l’esclavage des temps modernes et promouvoir les droits humains encore bafoués ; ne pas sauter de génération : les générations intermédiaires ont aussi leur rôle à jouer.
  • essaimer nos expériences réussies : semer espoir et pratiques en ayant recours notamment aux pratiques simples que nous connaissons bien et qui peuvent être reproduites facilement  partout (cf Porto Novo).

Notre réunion se termine dans l’optimisme : oui, nous voulons et pouvons agir !

Prochain rendez-vous, ‘live from Lyon’, les 3,4, 5 et 6 juillet !