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Manifeste pour la métamorphose du monde

http://www.paskua.net/Projet de civilisation

Le philosophe Edgar Morin, le politologue Pierre Monod et l’artiste Paskua lancent un « Manifeste pour la métamorphose du monde ».
Ils y proposent sept réformes fondatrices : réformes politiques, économiques, sociales, de la pensée, de l’éducation, des modes de vie et de la morale. Les trois auteurs préfèrent s’adresser aux artistes du monde entier qu’aux dirigeants du G20. « Il y a des raisons d’espérer », écrivent-ils. « Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. (…) Aujourd’hui l’alter mondialisme devient un terme à prendre à la lettre : l’aspiration à un autre monde. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées. »

 

Chers amis,
 
 
 
Permettez nous de vous saluer et de vous fĂ©liciter pour votre initiative de former le groupe « MĂ©tamorphose ». Nous ne nous Ă©tonnons pas que les premiers Ă  s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondĂ©ment et plus vite que les autres la souffrance et les espĂ©rances du monde, leurs Ĺ“uvres libèrent des forces gĂ©nĂ©ratrices – crĂ©atives. Nous vous invitons Ă  mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la mĂ©tamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.
 
Vous ĂŞtes tĂ©moins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systĂ©mique montre  qu’elle est le rĂ©sultat de  l’enchevĂŞtrement de multiples composants, des relations et rĂ©troactions innombrables qui se tissent entre des processus extrĂŞmement divers ayant pour sièges les systèmes Ă©conomiques, sociaux, dĂ©mographiques, politiques, idĂ©ologiques, religieux, l’éthique, la pensĂ©e, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.
Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.
L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.
Il faudrait une mĂ©tamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une mĂ©tamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du dĂ©veloppement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des mĂ©tamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en mĂŞme temps auto-construction, une identitĂ© maintenue  dans l’altĂ©ritĂ©.
Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.
 
Il y a des raisons d’espérer.
 
L’Homme GĂ©nĂ©rique  de Marx exprime ses vertus gĂ©nĂ©ratrices et crĂ©atrices inhĂ©rentes Ă  l’humanitĂ©. Il y a toujours en lui  ces capacitĂ©s. On peut user de la mĂ©taphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne  a rĂ©vĂ©lĂ©es. De mĂŞme, il y a dans les sociĂ©tĂ©s normalisĂ©es, stabilisĂ©es, rigidifiĂ©es, des forces gĂ©nĂ©ratrices-crĂ©atrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world Â» en est la preuve.
 
La crise financière et Ă©conomique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes rĂ©veillĂ©s de leur torpeur Ă  « rĂ©former le capitalisme Â». C’est une nĂ©cessitĂ© que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systĂ©mique, beaucoup plus large et profonde, la crise planĂ©taire multidimensionnelle. Et avec elle est concernĂ© l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces crĂ©atrices et une volontĂ© transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.
Ainsi, de Seattle Ă  Porto Alegre s’est manifestĂ©e une volontĂ© de rĂ©pondre Ă  la mondialisation techno-Ă©conomique par le dĂ©veloppement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une vĂ©ritable « politique de l’humanitĂ© Â», qui devrait dĂ©passer l’idĂ©e de dĂ©veloppement.
Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis, des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées.
Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, dĂ©viante, modeste, voire invisible. Il en a Ă©tĂ© ainsi des religions, de Bouddha, JĂ©sus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne, du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme Ă  prendre Ă  la lettre : l’aspiration Ă  un autre monde.
Des centaines de propositions ont vu le jour, cela ne suffit pas Ă  en faire un projet sociĂ©tal cohĂ©rent, alternatif, rĂ©aliste et visionnaire. C’est ce « supplĂ©ment d’âme Â» que nous proposons avec les « 7 rĂ©formes fondatrices » d’une « Voie nouvelle Â».
Ă€ cette fin, 7 orientations principales sont proposĂ©es : la rĂ©forme politique, politique de l’humanitĂ© et de civilisation ; rĂ©formes Ă©conomiques ; rĂ©formes sociales ; rĂ©forme de la pensĂ©e ; rĂ©forme de l’éducation ; rĂ©forme de vie ; rĂ©forme morale.
 
1. La rĂ©forme politique :  politique de l’humanitĂ© et de civilisation
 
La voie en a été tracée par des travaux successifs pour régénérer la pensée politique.
Il y a plus de 40 ans Edgar Morin constatait la crise de la politique Ă  tous les Ă©chelons. La politique en miettes trahissait la difficultĂ©, l’échec dans la gestation d’une politique de tout l’être humain, ou anthropolitique.  C’est ce dernier concept majeur qui sera dĂ©veloppĂ© et enrichi dans des Ĺ“uvres successives.
Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément planétaire, continental, national et local.
 
La politique de l’humanitĂ© est planĂ©taire et « la terre-patrie Â» est l’hĂ©ritière concrète des internationalismes, encore en germe au sein de l’alter-mondialisme.
 
Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction massive.
Dans le monde global, le développement d’une conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire, sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur le développement de la conscience planétaire.
 
C’est aussi à l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette notion ou développer l’idée elle-même.
 
Sa carence tient Ă  son noyau exclusif technico-Ă©conomique fondĂ© sur le seul calcul.  Le dĂ©veloppement technico-Ă©conomique est conçu comme la locomotive qui doit forcĂ©ment entraĂ®ner dĂ©mocratie et vie meilleure. La rĂ©alitĂ© est plus ambivalente. C’est aussi la destruction des solidaritĂ©s traditionnelles, l’exacerbation des Ă©goĂŻsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains et culturels. En effet, le dĂ©veloppement tel qu’il est pratiquĂ© s’applique de façon indiffĂ©renciĂ©e Ă  des sociĂ©tĂ©s et cultures très diverses, sans tenir compte de leurs singularitĂ©s, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y compris chez les peuples que l’on rĂ©duit Ă  une vision analphabĂ©tisme alors qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles.
 
Le développement repensé doit respecter les cultures et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.
La politique de rĂ©forme de la civilisation concerne toutes les parties du monde occidentalisĂ©. Elle s’exercerait contre les effets nĂ©gatifs croissants du « dĂ©veloppement Â» de notre civilisation occidentale, viserait Ă  restaurer les solidaritĂ©s, re-humaniser  les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hĂ©gĂ©monie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualitĂ© de la vie, « moins mais mieux Â», contribuerait Ă  la rĂ©forme de vie.
Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.
Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.
 
2. Les réformes économiques
 
La dĂ©bâcle financière, la rĂ©cession Ă©conomique, les plans de sauvetage du crĂ©dit, condition permissive du capitalisme, la protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de dĂ©penses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde dĂ©sormais pleinement capitaliste Ă  essayer de le remettre sous contrĂ´le, Ă  placer « un pilote dans l’avion Â». SimultanĂ©ment Ă  notre rĂ©union et cet appel,  le G20 se rĂ©unit. Nous verrons ce qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu Ă  somme nulle, chacun  protĂ©geant son Ă©conomie et se gardant que les partenaires en bĂ©nĂ©ficient.
Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. La rĂ©cession crĂ©e du chĂ´mage, mais elle est aussi prĂ©texte Ă  licenciements pour, dans le cadre d’une compĂ©tition fĂ©roce, rĂ©duire les dĂ©penses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont pas frappĂ©s subitement par la grâce de la nuit française du 4 aoĂ»t 1789 et l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les dĂ©fenseurs. Il faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussĂ©e des forces sociales dispersĂ©es dans le monde, pour donner un sens aux mesures et ouvrir une nouvelle voie, Ă©tablir une institution permanente, sorte de  conseil de la sĂ©curitĂ© Ă©conomique, chargĂ© des rĂ©gulations de l’économie planĂ©taire et du contrĂ´le des spĂ©culations financières.
La sortie du modèle Ă©nergĂ©tique actuel est le grand chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pĂ©trolières, mais de la dĂ©tĂ©rioration de l’environnement, du changement climatique dont il est vraisemblablement  une des causes.  On ne sous-estime pas le mouvement de recherche et dĂ©veloppement d’amĂ©lioration des rendements Ă©nergĂ©tiques et des Ă©nergies renouvelables, mais le principal tient Ă  la rĂ©forme du modèle de dĂ©veloppement et Ă  celle du mode de vie.
Il faudra faire face aussi Ă  un autre dĂ©fi mondial : nourrir l’humanitĂ©. Bien que le boom dĂ©mographique se soit attĂ©nuĂ©, il n’en demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandĂ©mie mondiale- 9 milliards d’êtres Ă  nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dĂ©gâts dans les pays qui ont industrialisĂ© leur agriculture ? L’irrigation, qui consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource rare ? Par la modification gĂ©nĂ©tique des organismes, avec les interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des paysans par les monopoles ?
Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de l’énergie, et que le reste compte moins.
Il faudra que la communauté internationale fasse des choix clairs.
 
Quel autre modèle est envisageable ?
 
D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux
Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose
 
3. Réformes sociales
 
Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques, techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement par les inégalités du PIB entre nations et par personne.
Le rĂŞve ancien de l’utopie Ă©galitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visĂ©e qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. Les diffĂ©renciations ont grandi avec la mondialisation. Le Tiers-Monde  des annĂ©es 60 a volĂ© en Ă©clats. L’économie pĂ©trolière a donnĂ© une rente de situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel Ă  des migrants, corvĂ©ables et rejetables. La Chine, virĂ©e au capitalisme sauvage, rĂ©alise l’accumulation primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percĂ©e industrielle pour les biens manufacturĂ©s, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression sur les salaires des pays dĂ©veloppĂ©s. Le problème est devenu la rĂ©partition du profit Ă  l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie dans les pvd sans altĂ©rer celui des pays dĂ©veloppĂ©s et rĂ©sorber les inĂ©galitĂ©s partout ? Comment faire converger des forces sociales dĂ©fendant leurs revendications nationales dans un ensemble plus vaste dominĂ© par les firmes multinationales ?
Nous pourrions en Europe fournir de premières rĂ©ponses. L’harmonisation salariale « vers le haut Â» est le combat Ă  venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise Ă  ses salariĂ©s. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalitĂ©, sont d’autres chantiers.
Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population, et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec le problème sociétal.
 
Les réformes économiques et sociales sont en relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.
 
4. Réforme de la pensée.
 
Il est difficile de penser le présent de la crise planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à renoncer à sa compréhension et à l’action.
La comprĂ©hension du monde  est impossible avec le morcellement actuel de la pensĂ©e. L’enfermement disciplinaire rend inapte Ă  percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’oĂą la nĂ©cessitĂ© d’une pensĂ©e complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos modes de pensĂ©e doivent intĂ©grer un va-et-vient constant entre ces niveaux.
Pour dominer la complexité du monde, le système de pensée doit être complexe.
Si nos esprits restent dominĂ©s par une façon mutilĂ©e, incapable de saisir les rĂ©alitĂ©s dans leur complexitĂ© et dans leur globalitĂ©, si la pensĂ©e philosophique reste enfermĂ©e dans des jeux de dentelle, alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensĂ©e apte Ă  saisir la complexitĂ© non seulement de nos vies, destins, de la relation individu-sociĂ©tĂ©-espèce, mais aussi celle de l’ère planĂ©taire, peut opĂ©rer le diagnostic  de la course de la planète vers l’abĂ®me, et dĂ©finir les orientations qui permettraient de donner un fil directeur aux rĂ©formes primordiales.
En bref, seule une pensée complexe peut nous armer pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et anthropologique.
 
5. Réforme de l’éducation
 
Elle est peut-ĂŞtre la condition permissive de tout le reste.
 
L’éducation forme un guide d’existence, individuel et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de l’évolution des sociétés.
La transmission de connaissances ne met pas à l’abri des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances, des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son contenant.
Les principes d’une connaissance pertinente  sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identitĂ© terrienne ; Ă©veiller Ă  la comprĂ©hension de l’autre. Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.
 L'enseignement doit contribuer, non seulement Ă  une prise de conscience de la trinitĂ© individu-espèce-sociĂ©tĂ©, et ce qu’elle implique comme comportement vis-Ă -vis des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volontĂ© de rĂ©aliser la citoyennetĂ© terrienne.
 
6. La réforme de vie
 
C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes.
 
Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires que ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.
La recherche d’un art de vivre est un problème très ancien abordĂ© par les traditions de sagesse des diffĂ©rentes civilisations et en occident par la philosophie grecque. La rĂ©forme de vie vise Ă  rĂ©gĂ©nĂ©rer  l'art de vivre en art de vivre poĂ©tiquement. Elle se prĂ©sente de manière particulière dans notre civilisation occidentale caractĂ©risĂ©e par l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprĂ©matie donnĂ©e au quantitatif… Civilisation qui rĂ©git aujourd’hui sur la planète apportant non seulement ses indĂ©niables vertus mais aussi ses moins indĂ©niables vices et dĂ©gradations qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©es dans le monde occidental d'abord et qui dĂ©ferlent Ă  prĂ©sent dans le monde entier.
L’homme vit aujourd’hui dans une « Technosphère Â». Et il en fait partie intĂ©grante. MalgrĂ© l’essor rĂ©cent des biotechnologies, c’est la civilisation mĂ©canique qui domine depuis la rĂ©volution industrielle du 20 e siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est le maĂ®tre, et, avec lui, les cadences de travail, la rĂ©duction des temps allouĂ©s et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la compĂ©titivitĂ© et du profit Ă  court terme. Les nouvelles technologies de l’information, potentiellement libĂ©ratoires de la communication personnelle, deviennent une tyrannie avec le tĂ©lĂ©phone portable, la perte de libertĂ© qui s’ensuit quand tout individu peut-ĂŞtre suivi voire traquĂ© n’importe oĂą.  Ainsi, la combinaison  de l’évolution de la civilisation industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions du  travail et du profit, provoque une mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanĂ©itĂ©. Le culte de l’urgence conduit Ă  une sociĂ©tĂ© malade du temps, et qui perd le temps de vivre. Elle se dĂ©fend en  revendiquant du temps libre.
La sociĂ©tĂ© en devient consciente et rĂ©agit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration Ă  « une vraie vie Â» se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-ĂŞtre physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes, aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels Ă©touffĂ©s dans une civilisation vouĂ©e aux besoins matĂ©riels, Ă  l’efficacitĂ© et Ă  la puissance.
 
 La rĂ©forme de vie doit nous conduire Ă  vivre les qualitĂ©s de la vie, Ă  retrouver un sens esthĂ©tique, Ă  travers l'art bien sĂ»r mais Ă©galement dans la relation Ă  la nature, dans la relation au corps, et Ă  revoir nos relations les uns aux autres, Ă  nous inscrire dans des communautĂ©s sans perdre notre autonomie. C'est le thème de la convivialitĂ© Ă©voquĂ© par Illich dans les annĂ©es 70. Il existe aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette rĂ©forme. Ils apparaissent Ă  travers l’aspiration  Ă  une autre vie, le renoncement Ă  une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie visant Ă  mieux vivre avec soi-mĂŞme et autrui, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi-mĂŞme et le monde. Cette aspiration Ă  vivre "autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste Ă  des recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poĂ©sie de la vie, amours, fĂŞtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces Ă©lĂ©ments qui, sĂ©parĂ©ment, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la rĂ©forme de vie est inscrite dans les possibilitĂ©s de notre civilisation. Le dĂ©nominateur commun en est : la qualitĂ© prime sur la quantitĂ©, le besoin d’autonomie est liĂ© aux besoins de communautĂ©, la poĂ©sie de l’amour est notre vĂ©ritĂ© suprĂŞme.
La prise de conscience que « la rĂ©forme de la vie Â» est une des aspirations fondamentales dans nos sociĂ©tĂ©s est un levier qui peut puissamment nous aider Ă   ouvrir la Voie.
 
7 La réforme morale
 
Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas intĂ©rieurement civilisĂ©s. La possessivitĂ©, la jalousie, l’incomprĂ©hension, le mĂ©pris, la haine, l’aveuglement sur soi-mĂŞme et sur autrui sont notre quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste des relations humaines.
Nous retombons lĂ  sur une prĂ©occupation très ancienne puisque les principes moraux sont prĂ©sents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale laĂŻque. Mais les religions qui ont prĂ´nĂ© l’amour du prochain ont dĂ©chaĂ®nĂ© des haines Ă©pouvantables, et rien n’a Ă©tĂ© plus cruel que  ces religions d’amour.
Il semble donc Ă©vident que la morale mĂ©rite d’être repensĂ©e  et qu’une  rĂ©forme  doit l’inscrire dans le vif du sujet. La rĂ©forme morale nĂ©cessite, d’abord,  l’intĂ©gration, dans sa propre conscience et sa propre personnalitĂ©, d’un principe d’auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous nous mentons Ă  nous-mĂŞmes, nous nous dupons sans cesse.
Si on dĂ©finit le sujet humain comme un ĂŞtre vivant capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au centre  de son monde, il s’avère que chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je » Ă  ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation Ă©gocentrique, qui donne prioritĂ© Ă  soi sur toute autre personne ou considĂ©ration  et favorise  les Ă©goĂŻsmes. Dans le mĂŞme temps, le sujet porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilitĂ© de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nĂ´tres » (famille, amis, patrie), et qui apparaĂ®t dès la naissance oĂą l’enfant ressent un besoin vital d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel  d’intĂ©gration dans un nous, et il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractĂ©risĂ© par ce double principe, un quasi  double logiciel : l’un pousse Ă  l’égocentrisme, Ă  sacrifier les autres Ă  soi ; l’autre pousse Ă  l’altruisme, Ă  l’amitiĂ©, Ă  l’amour... Tout, dans notre civilisation, tend Ă  favoriser le logiciel Ă©gocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire  est partout prĂ©sent, inhibĂ© et dormant, et il peut se rĂ©veiller.  C’est donc ce logiciel  qui doit ĂŞtre dĂ©veloppĂ©.
Il faut donc concevoir Ă©galement une Ă©thique Ă  trois directions, en vertu de la trinitĂ© humaine : Individu-sociĂ©tĂ©-espèce, les trois en interrelations permanentes.
Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société, c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité terrestre.
L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience d'appartenir à l'espèce humaine.
À partir de cela s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire : établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.
 
En conclusion : limites et possibilitĂ©s
 
Les réformes sont interdépendantes. Les réformes morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus que leur somme.
Ceci est une Ă©norme potentialitĂ©, mais nous devons aussi ĂŞtre conscients de leur limite.  Homo est  non seulement sapiens, faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens…   On ne pourra jamais Ă©liminer la capacitĂ© dĂ©lirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au demeurant, la normaliser, la standardiser, la mĂ©caniser…)  On ne pourra jamais rĂ©aliser l’utopie de l’harmonie permanente, du bonheur assurĂ©.
Ce qu’on peut espĂ©rer  c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur.
Revenons au point de dĂ©part : nous allons vers l’abĂ®me. Mais il y a des milliards de chrysalides vĂ©gĂ©tales, animales, humaines qui sont en mĂ©tamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais conditionnĂ©es Ă  leur environnement. Concernant l’humanitĂ© des forces, encore virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abĂ®me comme la mĂ©tamorphose ne sont pas fatals.
La Voie des sept rĂ©formes proposĂ©e ici nous semble la seule susceptible de  rĂ©gĂ©nĂ©rer assez le monde pour faire advenir la mĂ©tamorphose, pour un monde meilleur.
En faire une réalité suppose la mobilisation de tous ceux qui y aspirent, en un véritable
 
« Mouvement pour la MĂ©tamorphose du Monde Â».
Edgar Morin, philosophe, sociologue
Pierre F. Gonod, prospectiviste, politologue
Paskua, artiste plasticien
 Voir Edgar Morin « Introduction Ă  une politique de l’homme Â» Seuil 1965
« Pour une politique de civilisation Â» ArlĂ©a 2002 ; « Terre-patrie Â» Seuil 1993
 le site de Pierre Gonod http://www.prospective-projet-politique.eu/ppp.php
 la page Wikipedia sur Edgar Morin  http://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin
 la page Wikipedia sur Paskua http://fr.wikipedia.org/wiki/Paskua

 

Paskua, artiste, à l’origine de l’« International Art Movement for the Metamorphosis of the World »