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La crise de la démesure

La crise de la démesure "Dans Nouvelles Clés"

Patrick Viveret, ancien compagnon de route de Michel Rocard, est conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Également écrivain et philosophe, il est un altermondialiste convaincu, qui travaille notamment sur un projet de monnaie locale (ou open money). Pour lui, notre société est dans une crise éthique et spirituelle et sa publicité qui tente de nous faire croire que le mal-être se résoudra par l’avoir est une toxicomanie. De même les paradis fiscaux deviennent, sous sa plume, des enfers fiscaux pour le collectif. Cet homme de pensée et d’action est, avant tout, un constructeur. Il propose une méthode pour gérer les désaccords, tant affectifs que politiques, afin d’éviter les malentendus et les procès d’intention.

Nouvelles ClĂ©s : La crise actuelle, vient-elle des Etats-Unis ou du cĹ“ur de l’homme ?
Patrick Viveret : Les deux sont simultanĂ©ment vrais. La crise est liĂ©e Ă  de la dĂ©mesure, Ă  ce que les grecs appelaient "l’ibris". Dans son versant Ă©cologique, suite Ă  deux siècles de productivisme, c’est de la dĂ©mesure dans le rapport Ă  la nature. La crise financière est liĂ©e Ă  celle de l’économie spĂ©culative dans son rapport Ă  l’économie rĂ©elle. Il faut savoir que sur les 3.200 milliards de dollars qui s’échangeaient auparavant chaque jour, moins de 3 % seulement correspondaient Ă  des biens et des services rĂ©els.
Démesure aussi dans le creusement des inégalités sociales quand 225 personnes ont des revenus équivalents à 2 milliards et demi d’êtres humains ou quand 3 personnes ont des revenus équivalents aux 48 pays les plus pauvres du monde (chiffres officiels des Nations Unies). Cela a été particulièrement spectaculaire aux Etats-Unis mais on retrouve cette crise sur la planète entière. Cela renvoie aussi à la question du cœur de l’homme car elle est aussi un dérèglement dans l’ordre émotionnel. On paye, à travers cette démesure, les conséquences du mal-être et du mal de vivre. Les budgets de stupéfiants et d’armements totalisent plus de vingt fois les sommes qui seraient nécessaires pour l’eau potable, l’accès aux soins de base, la lutte contre la malnutrition, etc...

Les paradis fiscaux sont, en fait, des enfers

Et au cœur de tout cela, il y a un poumon central qui s’appelle les "paradis fiscaux", que je préfère appeler les "enfers fiscaux". Ils ne sont paradis que pour les bénéficiaires de ce mécanisme scandaleux. Vus du côté des citoyens et des acteurs publics se sont des enfers fiscaux.
N.C. : Quelle est leur importance ?
P. V. : Ils reprĂ©sentent 11.000 milliards de dollars. Il faut avoir les ordres de grandeur en tĂŞte. Le plan Paulson de sauvetage des banques aux Etats-Unis, c’est 800 milliards de dollars. Cela nous paraĂ®t dĂ©jĂ  dĂ©mesurĂ©. Pour le sauvetage du système bancaire on nous parle de centaines de milliards de dollars et on continue Ă  nous dire, par ailleurs, que les caisses sont vides pour les enjeux sociaux, les enjeux Ă©cologiques, etc... Or lĂ , c’est 11.000 milliards de dollars qui, eux-mĂŞmes, ont des Ă©lĂ©ments d’effet levier. Il y a les systèmes d’assurance de l’économie spĂ©culative, que l’on appelle les "swaps", et lĂ  c’est 18.000 milliards de dollars. Ensuite l’ensemble des produits dĂ©rivĂ©s correspond Ă  60.000 milliards de dollars.
Si l’on va jouer sur le levier de ces enfers fiscaux, on joue sur un levier extraordinairement important.
N.C. : Comment faire ?
P. V. : Nous pourrions poser une procĂ©dure d’engagement mutuel. Nous pourrions dire : "Nous citoyens, consommateurs, collectivitĂ©s territoriales, nous prenons l’engagement mutuel d’arrĂŞter tout commerce avec un acteur quel qu’il soit dont on aura fait la preuve qu’il a un lien avec un enfer fiscal. Nous demandons la crĂ©ation d’une commission d’enquĂŞte, pour ĂŞtre nets sur l’information, et d’une commission de veille et de suivi lorsque des opĂ©rations civiques auront Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©es". Par exemple, on peut imaginer donner un dĂ©lai pour la partie des acteurs qui diraient en gros : "Je ne le savais pas". Il y a quantitĂ© d’acteurs, un peu comme l’histoire Madoff aux Etats-Unis, qui dĂ©couvrent après coup, qu’ils avaient dans leur portefeuille des Ă©lĂ©ments qui transitaient par les (paradis) enfers fiscaux. Ces acteurs-lĂ , on peut prĂ©sumer de leur bonne foi. On peut alors leur donner un dĂ©lai mais Ă  ce moment-lĂ  il faut un dispositif de veille, de suivi et d’évaluation pour s’assurer qu’ils prennent les mesures nĂ©cessaires. S’ils les ont prises il n’y a pas de problème. S’ils ne les ont pas prises, on applique la procĂ©dure d’interdiction de tout commerce. Cet argent rĂ©cupĂ©rĂ© pourrait servir Ă  du dĂ©veloppement humain rĂ©ellement soutenable. Cette procĂ©dure joue aussi bien sur les dimensions personnelles, sur les changements de posture individuelle que sur les changements de nature structurelle.
N.C. : Qu’entendez-vous par nouvelle citoyennetĂ© planĂ©taire ?
P. V. : Tout ĂŞtre humain est un citoyen de la terre des droits et des devoirs. Il n’y a pas de sans-papier possible. Nous avons besoin de faire vivre cette citoyennetĂ© terrienne et l’opĂ©ration "enfers fiscaux" en est un bon exemple.
Nous avons besoin de faire naĂ®tre l’équivalent d’une contribution publique mondiale pour aller traiter les grands problèmes vitaux sur lesquels l’humanitĂ© risque la sortie de route : l’écologie, le climat, la biodiversitĂ©, le creusement des inĂ©galitĂ©s sociales et le dialogue des civilisations pour Ă©viter les nouvelles formes de dĂ©viance. A travers l’opĂ©ration "enfers fiscaux", nous avons un formidable moyen de commencer Ă  faire vivre cette citoyennetĂ© mondiale. On peut dire qu’une partie de cet argent pourrait ĂŞtre rĂ©cupĂ©rĂ©e par des collectivitĂ©s territoriales ou par des Etats. Et une partie pourrait ĂŞtre rĂ©cupĂ©rĂ©e par un fonds mondial qui aurait vocation Ă  devenir le premier fonds de contribution public de la citoyennetĂ© terrienne.

Société de consommation = société de consolation

N.C. : Pourquoi dĂ®tes-vous que l’Occident est dans une misère Ă©thique ?
P. V. : C’est une misère Ă©thique, affective et spirituelle. Le monde occidental a principalement gĂ©nĂ©rĂ© des systèmes comparables Ă  la toxicomanie. Ils sont organisĂ©s autour de l’avoir, comme compensation de l’insatisfaction dans l’ordre de l’être. C’est dans le domaine de la publicitĂ© qu’on le voit avec le plus d’évidence. Il y a plus de 700 milliards de dollars annuels de publicitĂ©, dont l’essentiel tourne en rond. A quoi servent ces 700 milliards ? Que nous dit la publicitĂ© ? Elle nous fait rĂŞver Ă  du bonheur, Ă  de la beautĂ©, Ă  de la sĂ©rĂ©nitĂ©, bref, Ă  du dĂ©veloppement dans l’ordre de l’être. LĂ  oĂą la publicitĂ© est mensongère, c’est qu’elle prĂ©tend que ce dĂ©veloppement dans l’ordre de l’être passe par une consommation et une croissance dans l’ordre de l’avoir.
C’est comparable à la toxicomanie parce que c’est une promesse non tenue qui se traduit par une soustraction. La soustraction génère ensuite de l’addiction. Notre "société de consommation" est une "société de consolation". Face à la démesure, la réponse est du côté de la simplicité et de la sobriété... qu’il faut organiser avec la question du bonheur et celle du bien-être.
N.C. : Le mieux-ĂŞtre, est-ce la question de l’autre ?
P. V. : Le mieux-ĂŞtre se dĂ©cline sur les trois grands modes de communication :
- Communication dans nos rapports avec la nature en cessant de la traiter comme un ennemi.
- Guerre avec autrui également, vous avez raison. Autrui, considéré comme un rival menaçant crée une tension permanente de compétition.
- Mais guerre aussi avec soi-même, rupture de communication avec l’être en nous, manque de vie intérieure, etc...
Le mieux-ĂŞtre, c’est rĂ©tablir la communication dans ces trois directions : avec la nature, avec autrui, avec nous-mĂŞmes. Comme la plupart des grandes sagesses nous le disent, il y a un rapport Ă©troit entre la qualitĂ© de relation avec soi-mĂŞme et la qualitĂ© de relation que l’on a avec autrui. La plupart du temps, on est d’autant plus en guerre avec autrui que l’on est intĂ©rieurement en guerre avec soi-mĂŞme.

Qu’est-ce qu’une intelligence Ă©motionnelle collective ?

N.C. : Vous approchez l’inconscient mais vous ne le nommez jamais ?
P. V. : L’inconscient est un sujet en soi ! Il faudrait, Ă  mon avis, mieux le cerner. Il y a eu plusieurs variantes dans les traditions psychanalytiques. Ce n’est pas exactement la mĂŞme chose si l’on est chez Freud ou chez Jung.
N.C. : Le travail sur soi est une nĂ©cessitĂ© ?
P. V. : Il y a besoin de l’émergence d’une qualitĂ© de conscience supĂ©rieure. Une part de cet inconscient est Ă  reconnaĂ®tre pour le faire advenir. L’émotion nous meut. Il n’y a pas d’intelligence sans dĂ©sir et au cĹ“ur de l’émotion, il y a du dĂ©sir. Avec du dĂ©sir, on peut faire du meilleur : l’humanitĂ© a dĂ©placĂ© des montagnes ! Mais c’est aussi avec du dĂ©sir que l’on a fait des gĂ©nocides, des crimes, des guerres et des grandes sociĂ©tĂ©s totalitaires. Il nous faut donc rĂ©flĂ©chir Ă  ce que l’on pourrait appeler une intelligence Ă©motionnelle collective et penser le lien entre la question Ă©motionnelle et la question de l’intelligence.
N.C. : Que pensez-vous des monnaies alternatives ?
P. V. : La monnaie renvoie Ă  de la confiance et Ă  une communautĂ©. Cela est vrai pour les monnaies alternatives ou complĂ©mentaires comme pour les monnaies officielles. La crise financière actuelle est une prise de conscience d’une communautĂ© qui se dissout car, notamment, sous le poids des inĂ©galitĂ©s sociales, le "vivre ensemble" n’a plus de sens.
Je participe à des initiatives qui visent à promouvoir des monnaies solidaires et des monnaies d’utilité écologique et sociale. Il n’est pas trop difficile de trouver un vecteur qui serve d’étalon d’échange. Par contre, il est plus difficile de créer une qualité de confiance et de construire une communauté qui s’y appuie.
Des pays ont eu l’occasion d’aller très loin dans l’expérimentation de monnaie alternative. Je pense en particulier à l’Argentine au moment de la grande crise de ces dix dernières années. Le système des créditos a été utilisé par plus de 7 millions de personnes. C’était une réussite formidable en matière de monnaie alternative. Mais on a vu les mêmes comportements fétichistes à l’égard de l’argent se reproduire ensuite à l’égard de ces créditos. On a eu des spéculateurs et de la surémission. Il faut donc toujours se souvenir que la monnaie, y compris quand elle se veut alternative, reste un simple outil et un moyen au service d’une fin. Si l’on n’a pas travaillé sur la qualité de confiance, donc la qualité relationnelle, donc la qualité de mieux-être d’une communauté, la monnaie, fusse-t-elle alternative, ne résoudra pas les problèmes de la communauté.

Pour une méthodologie de construction de désaccord

N.C. : Elle nous oblige donc Ă  bien gĂ©rer nos dĂ©saccords ?
P. V. : La monnaie est un outil d’échange. Dans une communautĂ© politique on a besoin d’outils de dĂ©libĂ©ration. Le savoir construire ses dĂ©saccords est un vecteur très important pour la qualitĂ© dĂ©mocratique. Ce n’est jamais le dĂ©saccord qui est menaçant, pas plus que le conflit d’ailleurs. Le dĂ©saccord comme le conflit sont des outils au service d’un "vivre ensemble" et une alternative Ă  la violence. Dans une mĂ©thodologie de construction de dĂ©saccord, il y a trois temps : d’abord "rĂ©duire l’opacitĂ©" pour s’assurer que l’on parle de la mĂŞme chose et que l’on a bien le niveau d’information qui nous permet de parler de la mĂŞme chose. Ensuite, construction du dĂ©saccord proprement dit. Puis, traitement du dĂ©saccord. Quand on fait ce type de procĂ©dure on se rend compte que les 2/3 et mĂŞme souvent les Âľ des dĂ©saccords Ă©taient en rĂ©alitĂ© des malentendus au sens le plus fort du terme. C’est-Ă -dire que l’on n’a pas entendu ce que disait l’autre. Le procès d’intention est l’une des consĂ©quences directes du malentendu. Tandis que si l’on sait suffisamment Ă©couter pour se mettre d’accord sur les objets de dĂ©saccord, le progrès que l’on a fait dans la qualitĂ© d’écoute et le plus souvent aussi dans la qualitĂ© d’estime d’autrui, fait que, mĂŞme si le dĂ©saccord demeure, la qualitĂ© du dĂ©saccord de sortie est infiniment supĂ©rieure au dĂ©saccord d’entrĂ©e. De plus, l’expĂ©rience prouve que très souvent il y a des dĂ©passements dynamiques de ce dĂ©saccord qui apparaissent possibles.

Ă€ lire de Patrick Viveret :

Reconsidérer la richesse, éd. de l’Aube
Pourquoi ça ne va pas plus mal ? Ă©d. Fayard
De la guerre Ă©conomique Ă  la guerre sociale ? Ă©d. Rue d’Ulm