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Au-delĂ  du PIB

PrĂ©face de « Au-delĂ  du PIB. Pour une autre mesure de la richesse Â»

Par Dominique Méda
« Au-delĂ  du PIB. Pour une autre mesure de la richesse », Champs-Actuel, 2008. Extraits de la prĂ©face.
Au dĂ©but de l’annĂ©e 2008, alors que l’augmentation tant dĂ©sirĂ©e du taux de croissance faisait dĂ©faut et que les revendications relatives au pouvoir d’achat s’intensifiaient, le PrĂ©sident de la RĂ©publique, Nicolas Sarkozy, s’indigna, au cours d’une confĂ©rence de presse, de l’incapacitĂ© du Produit IntĂ©rieur Brut (PIB) Ă  reprĂ©senter les Ă©volutions Ă©conomiques et sociales et dĂ©clara qu’il Ă©tait urgent d’élaborer d’autres indicateurs de croissance. Il prĂ©cisa qu’il avait demandĂ© Ă  Amartya Sen et Joseph Stiglitz de constituer une Commission sur « les limites du produit national brut comme critère de mesure de la performance Ă©conomique et du bien-ĂŞtre », dont il attendait des propositions.

 
Cet évènement fut peu commenté. Les journalistes revinrent notamment fort peu sur les origines intellectuelles d’une telle proposition, pas plus que sur le sort qui avait pu être fait à ses timides apparitions dans le débat public français dans la décennie précédente, sur les expériences étrangères ou encore sur les contradictions existant (ou susceptibles d’exister) entre le programme politique déjà mis en oeuvre par le Gouvernement de Nicolas Sarkozy et les conséquences de l’usage de nouveaux indicateurs. C’est ce à quoi je voudrais m’employer dans les pages qui suivent de manière à donner tout son sens à la question de savoir à quoi a réellement servi cette annonce et quel était le but qu’elle visait (…)
 
Une idée enracinée à gauche
 
Comme on le verra dans ce livre, les courants de pensĂ©e ayant remis en cause l’usage du PIB comme indicateur principal de l’évolution de la sociĂ©tĂ© se situent clairement Ă  gauche, si l’on entend par lĂ  le fait de ne pas considĂ©rer le prix comme ultime signe de la valeur des choses, de penser que le fait d’être en sociĂ©tĂ© et particulièrement dans une sociĂ©tĂ© bien liĂ©e a une valeur particulière et de croire que la rĂ©duction des inĂ©galitĂ©s est souhaitable et possible, tout comme la diminution de la pression Ă©cologique des activitĂ©s humaines (…) En 1999, paraĂ®t en France Qu’est-ce que la richesse ? L’ouvrage, dont on trouvera ci-après les principaux extraits, tente de comprendre comment nos sociĂ©tĂ©s ont pu accepter, pour se reprĂ©senter leur progrès et leur situation, un indicateur qui ne prend en considĂ©ration que les opĂ©rations de vente de biens et services et le coĂ»t de production des services non marchands. Comment nos sociĂ©tĂ©s ont-elles pu accepter que leur richesse soit rĂ©duite au seul Ă©change de biens et services au mĂ©pris de toutes les autres activitĂ©s, des autres formes de liens, des autres formes de progrès ou de mise en valeur du monde ? Quel rĂ´le la science Ă©conomique (et la volontĂ© que celle-ci devienne une science exacte) a-t-elle jouĂ© dans ce processus ? De quelle preuve dispose-t-on qu’une sociĂ©tĂ© qui produit beaucoup et a un gros PIB est une sociĂ©tĂ© qui va bien, progresse et se dote des Ă©lĂ©ments susceptibles de la faire s’inscrire dans la durĂ©e ?
 
Le livre revient sur les insuffisances du PIB et les rĂ©sume ainsi : le PIB ne valorise pas des types d’activitĂ© ou des temps essentiels pour la vie des sociĂ©tĂ©s : « temps avec les proches », « temps des activitĂ©s citoyennes et dĂ©mocratiques », « temps domestique »… Il ne s’intĂ©resse pas Ă  la manière dont la contribution Ă  la production et les revenus issus de celle-ci sont rĂ©partis entre les membres de la sociĂ©tĂ© et ne peut donc pas donner de signaux sur d’éventuels facteurs de dĂ©cohĂ©sion sociale. Il ne prend pas en compte les dĂ©gâts engendrĂ©s Ă  l’occasion de la production, les atteintes au patrimoine collectif dont est dotĂ©e une sociĂ©tĂ© Ă  un moment donnĂ©, notamment les dĂ©prĂ©dations opĂ©rĂ©es sur le patrimoine naturel par l’activitĂ© industrielle et commerciale.
 
Existe-t-il alors des indicateurs alternatifs au PIB qui seraient susceptibles de mettre en Ă©vidence, mieux qu’à l’heure actuelle, les facteurs de dĂ©cohĂ©sion sociale ou de dĂ©gradation du patrimoine dont une sociĂ©tĂ© est dotĂ©e Ă  un moment donnĂ©, qui pourraient nous ĂŞtre utiles pour Ă©valuer Ă  la fois la qualitĂ© de notre dĂ©veloppement et celle des politiques (publiques et d’entreprises) mises en oeuvre ? Une telle ambition suppose que l’on ait une idĂ©e – Ă  mettre en discussion – de ce que peut ĂŞtre un « bon Â» dĂ©veloppement de la sociĂ©tĂ©, voire une « bonne sociĂ©tĂ© ». Ne faut-il pas substituer Ă  l’objectif purement opĂ©ratoire et processuel – sans aucun contenu – de mondialisation, dont on nous rebat les oreilles, un objectif de civilisation, reprenant Ă  nouveaux frais l’idĂ©e kantienne d’une paix perpĂ©tuelle entre les Nations et visant Ă  mettre en place l’ensemble des conditions sociales Ă  l’autorĂ©alisation des individus ? (…)
 
En mars 2003, c’est le Congrès de Dijon. Utopia dĂ©cide de prĂ©senter une motion (1), qui sera l’une des cinq proposĂ©e au vote des militants. Elle est tout entière construite sur l’ambition de promouvoir une nouvelle sociĂ©tĂ© plus attentive Ă  sa perpĂ©tuation et donc au dĂ©veloppement de son patrimoine naturel et social (…) Bien que de nombreux tĂ©moignages d’intĂ©rĂŞt soient parvenus aux tenants de la motion, celle-ci n’obtiendra qu’1% des suffrages…Il est difficile de savoir si, dans un autre contexte, Ă  un autre moment, moins stratĂ©gique (car il ne s’agissait une fois de plus lors de ce Congrès que de se compter) ces idĂ©es auraient pu ĂŞtre plus amplement reprises par le Parti Socialiste. Je formule l’hypothèse que la volontĂ© de ne pas Ă©corner la rĂ©putation de sĂ©rieux et l’image d’un parti responsable et parfaitement capable de gouverner a grandement jouĂ© dans la mĂ©fiance dont cette organisation a fait preuve Ă  l’égard d’idĂ©es qui apparaissaient encore comme largement iconoclastes. De mĂŞme que l’idĂ©e de critiquer la place occupĂ©e dans nos sociĂ©tĂ©s par le travail Ă  un moment oĂą le chĂ´mage Ă©tait au plus haut, un discours critique sur la croissance et la consommation devaient apparaĂ®tre comme impossible Ă  tenir pour un parti qui voulait Ă©perdument renouer le contact avec les classes populaires. Comment remettre un tant soit peu en cause l’impĂ©rialisme de la croissance alors que celle-ci est absolument nĂ©cessaire, nous dit-on, Ă  la crĂ©ation d’emplois ? Comment remettre un tant soit peu en cause l’obsession de la consommation alors que tant de personnes manquent de tout et aspirent au moins Ă  accĂ©der aux biens Ă©lĂ©mentaires ? Comment mettre en place des politiques taxant les entreprises polluantes si une telle opĂ©ration a pour consĂ©quences des fermetures d’entreprise ou des dĂ©localisations ? Toutes ces questions Ă©taient trop explosives. L’adoption de nouvelles perspectives de dĂ©veloppement social intĂ©grant la dimension environnementale et la question des inĂ©galitĂ©s, ainsi que l’adoption de nouveaux indicateurs auraient exigĂ© la mise Ă  plat de ces diffĂ©rents foyers de conflits. On prĂ©fĂ©ra ne pas ouvrir la boĂ®te de Pandore.
 
On touche nĂ©anmoins lĂ  Ă  un point de doctrine très important : comment faire tenir ensemble dans un programme politique la volontĂ© de tout mettre en oeuvre pour promouvoir le dĂ©veloppement durable (ce qui implique clairement la mise en oeuvre de moyens de production plus Ă©conomes en ressources naturelles et une consommation sans doute elle aussi moins gourmande en ces matières) et l’appel Ă  la croissance qui continue d’être, sans doute encore pour un certain temps, selon la plupart des Ă©conomistes, la clĂ© de la lutte contre le chĂ´mage ? Ces rĂ©flexions proposaient de regarder en face cette contradiction et de tenter d’y apporter des rĂ©ponses, avec les citoyens. Ces questions n’ont en tous cas, me semble-t-il, toujours pas Ă©tĂ© tranchĂ©es (…)
 
Travailler tous, consommer mieux, se civiliser
 
Tous les indicateurs alternatifs ou complĂ©mentaires au PIB mettent en Ă©vidence le fait que, alors que le PIB n’a cessĂ© d’augmenter, on observe une Ă©volution au mieux stable mais le plus souvent en rĂ©gression, comme si le bien-ĂŞtre diminuait depuis le milieu des annĂ©es 70. Ainsi ces indicateurs permettent-ils de conforter le sentiment que l’augmentation de la croissance et de la consommation ne s’accompagne pas toujours de gains de bien-ĂŞtre. Les classements auxquels aboutissent les comparaisons internationales sont par ailleurs Ă©difiants : ce sont les pays qui consentent les plus gros efforts pour protĂ©ger leurs ressources naturelles, qui mettent tout en oeuvre pour maintenir une certaine Ă©galitĂ© des conditions de vie, qui opèrent une redistribution massive des revenus et qui permettent Ă  toute la population active d’accĂ©der Ă  l’emploi tout en reconnaissant la valeur du temps familial, domestique et de loisirs qui occupent les premières place des palmarès. Les pays nordiques y caracolent en tĂŞte. La capacitĂ© des indicateurs synthĂ©tiques Ă  ĂŞtre dĂ©clinĂ©s en plusieurs sous-indices permet Ă©galement de voir Ă  quoi est due la dĂ©gradation de l’indice gĂ©nĂ©ral. Ainsi, dans le cas de l’indicateur de bien-ĂŞtre Ă©conomique d’Osberg et Sharpe, la dĂ©gradation des vingt dernières annĂ©es apparaĂ®t-elle clairement due Ă  la dĂ©gradation de l’indice de sĂ©curitĂ© Ă©conomique et notamment au recul de l’indemnisation du chĂ´mage et Ă  la montĂ©e de la monoparentalitĂ©. Le programme politique qui dĂ©coule de l’analyse de ces indicateurs est clair. C’est celui qu’indiquait dĂ©jĂ  le Rapport mondial sur le dĂ©veloppement humain de 1998 : il nous faut opĂ©rer une redistribution entre les consommateurs Ă  hauts et bas revenus, abandonner les produits et procĂ©dĂ©s de production polluants, favoriser les marchandises donnant une place aux producteurs pauvres, faire en sorte que la consommation ostentatoire laisse place Ă  la satisfaction des besoins essentiels (…)
 
Forums démocratiques et commission d’experts
 
J’en viens Ă  ma seconde question, celle qui concerne la mĂ©thode adoptĂ©e par le PrĂ©sident de la RĂ©publique pour choisir de nouveaux indicateurs de croissance. C’est un gage Ă©vident de grande qualitĂ© que des prix Nobel d’économie, aussi ouverts que Sen ou Stiglitz, aient Ă©tĂ© choisis pour animer la Commission dont le PrĂ©sident de la RĂ©publique a souhaitĂ© la rĂ©union. Elaborer un nouvel indicateur ou une nouvelle batterie d’indicateurs suppose en effet des compĂ©tences techniques et une expertise Ă©conomique pointue. Mais l’essentiel n’est pas lĂ  (…) Si de nombreux Ă©conomistes – et les institutions publiques dans lesquels oĂą ils exercent – se sont le plus souvent dĂ©clarĂ©s rĂ©ticents Ă  la mise en place de tels indicateurs, on l’a dit, c’est parce qu’ils se heurtaient Ă  la question de savoir qui peut dĂ©cider lĂ©gitimement des critères Ă  prendre en considĂ©ration pour dĂ©terminer ce qu’est une « bonne Â» sociĂ©tĂ© ou pour qualifier ses Ă©volutions. Qu’est-ce que qu’une sociĂ©tĂ© riche ? Une sociĂ©tĂ© qui produit beaucoup en ne faisant participer qu’une petite partie de la population ? Une sociĂ©tĂ© qui rĂ©partit bien ses revenus, qui donne accès Ă  tous aux principales ressources, qui Ă©quilibre ses temps entre les tâches rĂ©munĂ©rĂ©es et les tâches de soins ? Qui va dĂ©cider de cela ? Sommes-nous prĂŞts Ă  admettre que le fait mĂŞme d’être en sociĂ©tĂ© nous importe et que la cohĂ©sion de cette sociĂ©tĂ© constitue un bien commun qui a une valeur ? Beaucoup d’économistes en doutent. Et s’interdisent mĂŞme de parler de « la sociĂ©tĂ© », voyant dans cette expression une abstraction dangereuse et refusant a fortiori de qualifier la sociĂ©tĂ© ou ses Ă©volutions (…)
 
Si la Commission mise en place par le Président de la République est constituée de la fine fleur de l’élite économique mondiale et se réunit en chambre pour nous délivrer sa formule magique, gageons que celle-ci, quelque soit sa perfection technique, ne nous sera d’aucune utilité, incapable qu’elle sera de rendre visibles les malaises de notre civilisation. En revanche, si, réunissant des savants de toutes disciplines, elle parvient à mettre en place les conditions d’une délibération publique éclairée et permet aux experts d’être les médiateurs du dialogue dont la société a aujourd’hui besoin avec elle-même pour concevoir les politiques publiques et les évaluer, mais aussi pour aider les citoyens à formuler ensemble les contours de la société dans laquelle ils voudraient vivre, alors cette Commission nous aura permis de faire un pas important dans la résolution de nos maux.