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Reconsidérer la Richesse

Rapport Reconsidérer la Richesse (Patrick Viveret)

Préface à l’édition de l’automne 2008 de Reconsidérer la richesse, éditions de l’Aube.
La réédition par les éditions de l’Aube du rapport que j’avais présenté au gouvernement français en 2002 sous le titre «Reconsidérer la richesse» est une occasion de mesurer le chemin parcouru depuis cette date et de penser le nouveau paysage économique social, écologique et culturel dans lequel nous allons vivre désormais. Ce qui était encore il y a six ans une approche extrêmement marginale commence en effet à s’imposer dans le débat public international sous le double effet de la crise écologique et financière.

Ce ne sont plus les seules institutions les plus en pointe comme le Programme des Nations unies pour le dĂ©veloppement, Ă  l’origine des « indicateurs de dĂ©veloppement humain », ou les courants «alternatifs» qui mettent en cause l’agrĂ©gat principal des comptabilitĂ©s nationales connu sous le terme de PIB (produit intĂ©rieur brut).

Terre TV : Reconsidérons la richesse

 

Retrouvez l'interview de
Patrick Viveret, philosophe et auteur du rapport

«Reconsidérer la richesse»

 

 

 

Au cours des trois dernières annĂ©es des institutions internationales comme la banque mondiale et l’OCDE ont commencĂ© Ă  rĂ©viser en profondeur leur position sur les indicateurs de richesse. Plusieurs confĂ©rences internationales ont lancĂ© le dĂ©bat sur la question du dĂ©calage entre les enjeux Ă©cologiques et sociaux d’une part et la description dominante de la richesse des nations. Le Parlement europĂ©en a organisĂ© rĂ©cemment une grande rencontre intitulĂ©e de manière significative « Beyond GDP Â» (« Au-delĂ  du PIB »). Et il est significatif que cette rencontre ait Ă©tĂ© construite avec des acteurs importants de la sociĂ©tĂ© civile Ă  l’instar de ce que nous avions entrepris en mars 2002 en co-organisant une rencontre internationale avec le PNUD (Programme des Nations unies pour le dĂ©veloppement), le secrĂ©taire d’état Ă  l’économie solidaire de l’époque (Guy HascoĂ«t) et le collectif richesse rassemblant des acteurs associatifs soucieux de donner un prolongement citoyen Ă  la mission que je conduisais Ă  l’époque.

Dernière évolution significative en date, l’acceptation par deux prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, de conduire les travaux d’une commission internationale sur la question de nouveaux indicateurs de richesse à la demande du président français.

Sans doute cette dernière initiative montre Ă  quel point cette question de la nature de la richesse des nations peut prĂ©senter des aspects contradictoires. Comme le note justement Dominique Meda dans la prĂ©face d’une réédition de son livre anticipateur « Qu’est ce que la Richesse1 », on peut se demander si le prĂ©sident de la RĂ©publique française a une claire conscience de ce que la plupart des nouveaux indicateurs de richesse actuellement dĂ©veloppĂ©s sur le plan international auraient pour effet de mettre davantage en Ă©vidence les effets de creusement des inĂ©galitĂ©s sociales de sa propre politique Ă©conomique. Mais si contradiction il y a, elle est prĂ©fĂ©rable Ă  la dĂ©nĂ©gation des problèmes de reprĂ©sentation et de calcul de la richesse qui restait dominante il y a encore quelques annĂ©es.
 
La situation Ă©cologique, sociale et financière qui structure dĂ©sormais l’horizon planĂ©taire n’autorise plus sans consĂ©quences aggravĂ©es, la position dĂ©nĂ©gatrice. C’est la mĂŞme logique de dĂ©mesure (ce que les grecs nommaient « l’ubris ») qui est Ă  l’origine de la crise Ă©cologique (dĂ©règlement climatique et risques majeurs pour la biodiversitĂ©), de la crise sociale (dont la forme la plus dramatique s’exprime par la crise alimentaire) et de la crise financière. Et cette dĂ©mesure s’est trouvĂ©e accentuĂ©e par une reprĂ©sentation et un mode de calcul de la richesse qui en sous Ă©valuant gravement les biens Ă©cologiques et sociaux non marchands a lancĂ© le monde dans la course folle d’abord du productivisme industriel oublieux des enjeux Ă©cologiques, ensuite d’une financiarisation largement excessive par rapport Ă  l’économie rĂ©elle2.

Les alertes de plus en plus frĂ©quentes lancĂ©es par les grandes confĂ©rences internationales sur le climat, la biodiversitĂ©, les sommets de la terre comme ceux de Johannesburg dix ans après celui de Rio, resteront sans effet si nous continuons Ă  ĂŞtre guidĂ©s dans le quotidien des entreprises et des institutions par des indicateurs construits dans une Ă©poque (l’après seconde guerre mondiale) oĂą la question Ă©cologique Ă©tait totalement ignorĂ©e, celle des services non marchands gravement sous estimĂ©e et oĂą la vie associative et le travail domestique Ă©taient considĂ©rĂ©s comme « improductifs ». Nous sommes dans la situation d’un marin qui aurait choisi un nouveau cap mais dont les instruments de bord resteraient rĂ©glĂ©s sur l’ancien, celui prĂ©cisĂ©ment qui nous mène droit sur l’iceberg !

Mais changer nos indicateurs de richesse ne suffit pas. C’est une réorientation en profondeur de nos modes de production, de consommation, de vie qui est en cause. Et cette question vaut à l’échelle mondiale car les pays du Sud sont aux premières lignes des conséquences écologiques et sociales dramatiques de la croissance insoutenable qui est aujourd’hui la nôtre. Le Brésil ne pourra supporter longtemps la destruction de la forêt amazonienne, la péninsule indienne la conséquence de la montée des eaux et la Chine les avancées de la désertification. Il faut cesser de croire que les préoccupations écologiques et de bien être seraient un luxe réservé à des sociétés occidentales tandis que le reste de la planète devrait, lui, parcourir le chemin de l’industrialisation à outrance. La théorie des prétendues étapes obligées du développement s’avère non seulement fausse mais dangereuse. La question écologique est mondiale comme est mondiale la question sociale sans laquelle le défi écologique ne pourra pas être pris à bras le corps car on ne peut demander à des humains dont le projet de vie est à 24 heures (pour reprendre l’expression forte de Bertrand Schwartz) de se soucier de l’avenir de la planète dans quelques décennies.

Il faudra aussi oser la mĂŞme approche iconoclaste sur la question monĂ©taire. Comme j’ai eu l’occasion de le souligner lors du colloque Ă  l’initiative du Parlement europĂ©en, « Beyond GDP », les avancĂ©es sur la question des indicateurs devront s’accompagner d’avancĂ©es de mĂŞme nature sur la question monĂ©taire dans les prochaines annĂ©es. On ne peut remettre en cause les thermomètres sans s’interroger sur la pertinence de leurs unitĂ©s de graduation qui sont le plus souvent monĂ©taires. Comme le souligne Bernard Lietaer, l’un des anciens directeurs de la banque de Belgique3, la crise financière actuelle va rĂ©ouvrir le dĂ©bat de Breton Woods sur la nĂ©cessitĂ© d’une monnaie rĂ©ellement mondiale qui ne soit pas, comme le dollar aujourd’hui ou la livre sterling hier, une monnaie nationale. Au moment de la cĂ©lèbre confĂ©rence d’après guerre, Keynes s’était fait le fervent dĂ©fenseur de cette option Ă©galement prĂ´nĂ©e en France par Pierre Mendès France. Une vĂ©ritable rĂ©gulation financière mondiale a besoin de cette monnaie mondiale mais celle-ci doit ĂŞtre alors conçue en cohĂ©rence avec les enjeux d’un dĂ©veloppement Ă©cologique et humain rĂ©ellement soutenable. Il nous faut traiter conjointement et de manière cohĂ©rente les problèmes de la crise financière, de la crise Ă©cologique et de la crise sociale.

L’ancien directeur de la banque de Belgique fait une proposition très originale pour traiter ce problème : celle d’une monnaie complĂ©mentaire mondiale qu’il nomme « la Terra Â» et dont la caractĂ©ristique est de s’appuyer sur un panier de ressources en matières premières afin d’éviter le dĂ©collage par rapport Ă  l’économie rĂ©elle4. Cette monnaie mondiale aurait en outre l’avantage de favoriser les investissements Ă  long terme par le biais d’un mĂ©canisme thĂ©orisĂ© par un ancien banquier Silvio Gesell : celui de la « monnaie franche Â» qui perd de la valeur au fil du temps si la monnaie n’est pas utilisĂ©e ce qui constitue un puissant outil d’évitement de l’emballement spĂ©culatif Ă  court terme. Cette monnaie mondiale complĂ©mentaire (car ne se substituant pas aux monnaies nationales) aurait aussi l’avantage de servir d’ancrage aux multiples expĂ©riences de monnaies ou de systèmes d’échange complĂ©mentaires ou alternatifs qui existent aujourd’hui Ă  l’échelle locale, rĂ©gionale voire nationale Ă  l’instar du projet SOL que j’avais proposĂ© dans le rapport « ReconsidĂ©rer la Richesse Â» et qui a depuis Ă©tĂ© expĂ©rimentĂ© dans le cadre d’un programme Equal europĂ©en dans cinq rĂ©gions françaises5.

En outre l’existence d’une telle monnaie complĂ©mentaire axĂ©e sur la valorisation des activitĂ©s d’utilitĂ© Ă©cologique et sociale comme l’est aujourd’hui le SOL permettrait de proposer une solution tout Ă  la fois radicale et libĂ©rale (au sens positif du terme) Ă  des problèmes tels que les paradis fiscaux. Ceux-ci constituent le poumon financier de l’économie spĂ©culative mondiale et le moyen privilĂ©giĂ© de paupĂ©risation des systèmes publics et sociaux du fait de l’évasion fiscale. Ils sont officiellement condamnĂ©s par tous les Ă©tats dĂ©mocratiques mais maintenus dans l’hypocrisie la plus totale au motif que si un Ă©tat interdit les paradis fiscaux dans sa zone d’influence il va se trouver pĂ©nalisĂ© par la concurrence des autres. Or si une telle monnaie mondiale existait il serait possible de dĂ©cider que tout flux financier transitant par un paradis fiscal serait converti immĂ©diatement en cette monnaie. Les sommes colossales (onze mille milliards de dollars alors que quelques centaines suffiraient selon les Nations Unies Ă  traiter les problèmes vitaux de la planète comme la faim, l’accès Ă  l’eau potable ou aux soins de base !) seraient alors recyclĂ©es dans une Ă©conomie rĂ©elle d’utilitĂ© Ă©cologique et sociale. Le tout serait rĂ©alisĂ© sans imposition et offrirait aux « ultrariches Â» de la planète6 la possibilitĂ© de rĂ©aliser plus simplement leurs rĂŞves philantropiques dont la nouvelle mode a Ă©tĂ© lancĂ©e par Bill Gates. Ils auraient en effet le plein usage de cette monnaie dès lors qu’ils satisferaient aux critères Ă©cologiques et sociaux sur laquelle elle serait fondĂ©e.

Dans le mĂŞme mouvement, d’autres propositions de mon rapport telle la crĂ©ation d’un plafond de revenu individuel par la crĂ©ation d’un « revenu maximal acceptable Â» indexĂ© sur les minima sociaux pourrait utiliser ce mĂ©canisme. Toute somme au-delĂ  de ce plafond pourrait ĂŞtre converti en monnaie complĂ©mentaire qui n’aurait rien d’une monnaie de singe puisqu’elle serait utilisable partout sur la planète. Dans le mĂŞme esprit la dette publique des Etats qui, pour l’essentiel, ne provient pas d’un gaspillage dĂ©mesurĂ© des 35 dernières annĂ©es mais du changement de mode de crĂ©ation monĂ©taire7, pourrait ĂŞtre libellĂ©e partiellement en monnaie complĂ©mentaire mondiale ce qui constituerait un fond d’investissement considĂ©rable au service de grands travaux d’utilitĂ© Ă©cologique et sociale.
 
Ce qui serait pénalisé dans une telle perspective, ce ne serait ni l’emploi ni l’investissement productif, ni l’habitat, ni les soins, ni l’éducation …ni aucun usage de la monnaie au service de ce fameux développement durable dont les conférences internationales font régulièrement la promotion. Les seules activités pénalisées par ce mécanisme seraient les activités mafieuses, le luxe démesuré, la spéculation sans rapport avec l’économie réelle, bref ce qui est officiellement condamné ou critiqué par la totalité des autorités morales et la quasi-totalité des personnalités politiques.

Certes les bénéficiaires du système actuel mobiliseraient des moyens de pression considérables pour maintenir un statu quo qui pénalise par ailleurs au moins 80% de la population mondiale. C’est bien pourquoi de telles réformes exigent le développement déjà bien entamé d’une société civile mondiale qui porte de tels projets. L’unification du mouvement syndical mondial saluée par Jacques Delors lors du forum pour un mondialisation responsable8, survenue depuis la première publication du rapport, est une étape importante réalisée dans cette direction. Le projet d’une banque solidaire mondiale qui doit être débattu lors du prochain forum social mondial en fait également partie. Les projets peuvent paraître ambitieux. Mais ils sont à la hauteur des rendez vous critiques auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée. Si la globalisation financière a été pour l’essentiel une arme pour déréguler les protections sociales mises en place à l’échelle des nations, la construction d’une véritable mondialité est aujourd’hui à l’ordre du jour. Et celle-ci passe par l’émergence d’une citoyenneté et d’une gouvernance démocratique terrienne dans laquelle la prise en compte des enjeux écologiques et humains est la seule manière d’éviter l’enchaînement systémique de drames liés aux crises climatiques, financières et sociales en cours.

C’est pourquoi il est nécessaire de porter les questions d’une nouvelle approche de la richesse à la fois dans l’espace des institutions internationales, dans celui des entreprises et bien sûr dans celui de la société civile mondiale. La création du réseau FAIR (forum pour d’autres indicateurs de richesse), destiné à provoquer un débat civique sur ces questions9, la préparation d’une rencontre lors du prochain forum social mondial de Belem, le débat public nécessaire avec la commission Stiglitz et les organisations financières internationales constituent des enjeux importants des prochaines années. Puisse la réédition de ce rapport contribuer à nourrir ce débat démocratique essentiel.

Patrick Viveret, Dinard, août 2008.

 Viveret rapport Reconsiderer la Richesse (fichier pdf 230Ko).

Viveret Reconsiderer la Richesse complet (fichier pdf 1,5Mo).


  1. Sous le titre « Au delĂ  du PIB », Ă©ditions Champs. Flammarion, 2008.
  2. Moins de 5% des Ă©changes quotidiens sur les marchĂ©s financiers correspondent Ă  des biens et services rĂ©els : chiffres donnĂ©s par Bernard Lietaer, l’un des anciens directeurs de la banque centrale de Belgique lors de sa confĂ©rence Ă  Lille : « mutation mondiale, crise et innovation monĂ©taire Â» (Ă©ditions de l’Aube, juin 2008).
  3. Auteur de plusieurs ouvrages de rĂ©fĂ©rence dont « The Future of money Â» London, Random House, 2001.
  4. Une confĂ©rence en français sur ce thème est publiĂ©e par les Ă©ditions de l’Aube : Mutation mondiale, crise et Innovation monĂ©taire, op citĂ©.
  5. Voir des renseignements sur cette initiative portĂ©e par de grands acteurs de l’économie sociale française comme la MACIF, le CrĂ©dit CoopĂ©ratif et le groupe « Chèque dĂ©jeuner Â» et expĂ©rimentĂ©e en Alsace, Bretagne, Ile de France, Nord Pas de Calais et RhĂ´ne Alpes sur http://www.sol-reseau.org/
  6. Selon le PNUD, la fortune de quelques deux cent personnes correspond aux revenus de deux milliards et demi d’êtres humains (cf rapport mondial sur le développement humain).
  7. Voir sur ce point « La dette publique : une affaire rentable », de AndrĂ©-Jacques Holbecq et Philippe Derudder, Ă©ditions Yves Michel 2007, qui montre que l’essentiel de la dette publique vient du transfert du droit de crĂ©ation monĂ©taire par le biais du crĂ©dit aux banques commerciales et l’obligation ainsi faite aux acteurs publics de payer des intĂ©rĂŞts considĂ©rables, ce qui n’était pas le cas lorsqu’ils Ă©taient eux-mĂŞmes responsables de la crĂ©ation monĂ©taire. Sans changement de mĂ©canisme de crĂ©ation monĂ©taire, un pays comme la France, au lieu de ses 1100 milliards de dette publique, serait aujourd’hui en Ă©quilibre ou avec une dette de l’ordre de 200 milliards d’euros suivant les scĂ©narios Ă©tudiĂ©s par les auteurs.
  8. Forum tenu Ă  Lyon en 2006.
  9. Le forum a co-organisĂ© le 22 avril 2008 avec le dĂ©putĂ© Pierre Alain Muet, prĂ©sident d’une commission parlementaire sur les indicateurs de richesse, une rencontre Ă  l’AssemblĂ©e Nationale autour du thème : enjeux dĂ©mocratiques d’une nouvelle approche de la richesse.

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Danse-Théatre
Une rencontre avec la Compagnie-Ecole du Théâtre du Fil. En écho, les textes de théâtre contemporains et classiques, la danse du corps. En mouvement, la voix dans le corps, le corps dans l'espace, le corps avec le partenaire objet, le corps à corps, la voix sonore, parlée, chantée.
Description : compagnie autonome de theatre un centre permanent de formation de recherche pour le comedien animateur,une equipe d'intervention d'animation theatrale tous terrains, Ă  Savigny sur orge, Essonne, une aventure artistique contre toutes les exclusions.

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